Accueil du site > Côté Mékong > Le Tết et les traditions perdues

Le Tết et les traditions perdues

mercredi 29 janvier 2014



Nous voici dans les premiers jours du Tết Giáp Ngọ, la nouvelle année du Cheval.
Le Tềt est traditionnellement la plus grande fête de l’année pour tous les Vietnamiens. Autrefois, les festivités pouvaient durer tout le premier mois de l’année. C’est le moment où l’on se débarrasse des soucis de l’année passée pour se préparer à accueillir dignement la nouvelle année, en espérant qu’elle vous apporte chance, bonheur et prospérité.

Cependant, certains pratiques et rites traditionnels liés au Tết ont peu à peu été abandonnés en raison de l’évolution des habitudes et des conditions de la vie moderne.

Ainsi la pratique de planter un cây nêu a presque complètement disparu, en particulier dans les zones urbaines. C’était pourtant un objet incontournable dans la célébration du nouvel an.

Il s’agit d’une grande perche de bambou haute de 5 à 6 mètres qu’on plantait devant sa maison ou sur une place du village, en général devant la maison communale (đình làng). Au sommet du mât on accrochait des objets variés ayant chacun une signification symbolique : des talismans pour chasser les démons, des clochettes en terre cuite, des bandes de tissus multicolores, une carpe en papier (pour permettre au Génie du foyer de se rendre au Ciel faire son rapport à l’Empereur Céleste)… Le soir, on y accrochait une lanterne afin que les mânes des ancêtres puissent retrouver le chemin du foyer et revenir célébrer le Têt avec toute la famille.

Selon la tradition, on érige le mât le 23e jour du dernier mois lunaire et on l’enlève le 7e jour du premier mois de la nouvelle année. Le 23e jour du douzième mois est aussi, d’après la croyance populaire, le jour où le Génie du Foyer (Ông Táo) enfourche une carpe pour s’envoler vers le ciel faire son rapport annuel à L’Empereur Céleste sur ce qui s’est passé sur terre l’année écoulée. Après sa mission d’une semaine au royaume céleste, il regagne son poste terrestre le dernier jour de l’année (le 29e ou le 30e jour du 12e mois lunaire, selon le calendrier de chaque année). Sur son trône dans l’autel qui lui est dédié dans la cuisine familiale, il reprend alors sa mission de veiller à ce qui se passe dans chaque foyer.

Les pétards aussi ont disparu des festivités du Tết, alors que jadis, des chapelets de pétards n’arrêtaient pas d’être allumés pendant les fêtes et ils pétaradaient joyeusement dès le moment du passage au nouvel an. Les crépitements continuaient presque sans interruption pendant les trois premiers jours de l’an, à la grande joie des jeunes et des moins jeunes. Le bruit est censé effrayer les mauvais esprits tout en
permettant d’accueillir en fanfare la nouvelle année. Les risques d’accidents et d’incendies ont suscité des législations très strictes interdisant tout tir de pétards, en particulier durant les festivités du nouvel an.

Le Tết est aussi le moment privilégié pour festoyer. La viande de porc et le lard sont omniprésents dans tous les mets. On en trouve aussi avec des lentilles écrasées à l’intérieur des gâteaux de riz gluant (bánh chưng). Ces gâteaux de forme carrée et de couleur verte dont les origines millénaires remontent aux premiers temps de la fondation de la nation vietnamienne, sont traditionnellement reconnus comme le mets par excellence du nouvel an.

Il faut citer enfin une pratique éminemment culturelle qui consiste à orner sa maison et l’autel des ancêtres à l’occasion du Tết de sentences parallèles (câu đối) écrites avec de l’encre noire sur deux bandes de papier rouge. Il est d’usage de recourir aux services de l’instituteur ou du lettré du village pour vous reproduire sur une bande de papier rouge, d’une écriture soignée et décorative, deux courtes sentences célébrant l’avènement du nouvel an. De nos jours, ce sont plutôt des calligraphes professionnels qui rendent ce service moyennant rétribution, dans les marchés et sur les places publiques à l’approche du Tết.

Tous ces éléments constituants du Tết traditionnel sont cités dans les deux sentences parallèles suivantes, si anciennes qu’on en ignore l’auteur, mais qu’on se plaît toujours à répéter à chaque venue du nouvel an lunaire :

Thịt mỡ, dưa hành, câu đối đỏ

Cây nêu, tràng pháo, bánh chưng xanh

(Viande lardée, oignons salés fermentés, sentences parallèles sur papier rouge,
Mât de bambou, chapelets de pétards, gâteaux de riz gluant verts).

L’art des sentences parallèles consiste à construire deux vers parfaitement symétriques, où chaque mot a son exact répondant dans l’autre vers. Dans ces deux sentences parallèles, on retrouve toute l’atmosphère à la fois joyeuse et solennelle du Tết, susceptible de réveiller en chaque Vietnamien une certaine nostalgie. C’est une fête haute en couleurs (le rouge des sentences parallèles opposé à la couleur verte des gâteaux de riz gluant), célébrée dans un joyeux tintamarre, une occasion de faire des festins avec des victuailles en abondance.

Avec la venue du nouvel an, on espère vivement ne plus devoir endurer les mauvaises fortunes, les malchances et les misères de l’année passée, et connaître avec la nouvelle année richesse, bonheur et toutes les chances possibles. Alors que l’année s’achève, les créanciers se hâtent de réclamer à leurs débiteurs le paiement des sommes encore dues, avant que ne survienne la longue trêve du Tết. Ces derniers, s’ils en ont les moyens, mettent également la meilleure volonté du monde pour régler leurs dettes, afin de se débarrasser des infortunes de l’année écoulée et d’aborder sereinement la nouvelle année. Evidemment, s’ils en sont financièrement incapables, il ne leur reste qu’à fuir les créanciers en attendant que l’arrivée du Tết permette un peu de répit.

Le passage à la nouvelle année est ainsi évoqué avec ses espoirs et ses superstitions dans ces sentences parallèles de Nguyễn Khuyến :

Chiều ba mươi, nợ hỏi tít mù, co cẳng đạp thằng Bần ra cửa,

Sáng mồng một, rượu say tuý luý, giơ tay bồng ông Phúc vào nhà.


(L’après-midi du dernier jour (de l’an), pourchassé par ses créanciers, on chasse d’un coup de pied la Misère par la porte.
Le matin du premier jour, imbibé d’alcool, on ouvre ses bras pour porter le Bonheur dans la maison).

Le poète Nguyễn Khuyến, né en 1835, figure emblématique du lettré, est originaire du village de Yên Đổ, province de Hà Nam au Nord Viêt Nam. En 1864 il fut reçu premier au concours national (thi Hương) et obtint le grade de licencié-ès-lettres. Ces concours nationaux sont destinés à sélectionner les meilleurs éléments de la nation afin d’en faire des mandarins au service du royaume. Les mieux classés à l’issue de ce concours sont déclarés licenciés (cử nhân) alors que les moins bien classés ne reçoivent que le grade de bachelier (tú tài).
L’année suivante, Nguyễn Khuyến échoua au concours du niveau supérieur (thi Hội). Six ans plus tard, en 1871, il se représenta au même concours qu’il réussit cette fois brillamment, classé à la première place avec le grade de docteur (tiến sĩ). Dans la foulée, il se présenta au dernier concours (thi Đình) qui se déroulait dans l’enceinte même du palais royal, pour le classement des meilleurs docteurs issus du précédent
concours. Là encore il fut déclaré premier lauréat. Il fut dès lors connu sous le nom de "Triple Lauréat du village de Yên Đổ" (Tam Nguyễn Yên Đổ).
Après treize années d’une carrière mandarinale plutôt chaotique, il démissionna de toutes ses fonctions en 1884 à l’âge de 49 ans et se retira dans son village où il mourut en 1919.
On lui doit un certain nombre de sentences parallèles à propos du Tết. En voici un autre exemple.

Jadis, on avait l’habitude de fixer la limite de l’espérance de vie d’un homme à cent ans. Ce qui fait approximativement 36 mille jours. Ainsi chacun pouvait s’attendre à voir passer cent Tết durant son existence. A partir de cette constatation, le poète se mit à rêver :

Có là bao, ba vạn sáu ngàn ngày, được trăm cái Tết,

Uớc gì nhỉ, một năm mười hai tháng, cả bốn mùa Xuân.

(Ce n’est pas beaucoup, en trente-six mille jours, on n’a que cent Tết,
Quel beau rêve, en une année de douze mois, puisse-t-on avoir quatre printemps !)

J’aime à citer deux sentences parallèles également sur le passage à l’an nouveau attribuées à la poétesse Hồ Xuân Hương (1772-1822) :

Tối ba mươi khép cánh càn khôn, đóng chặt lại kẻo ma vương đưa quỉ tới,

Sáng mồng một lỏng then tạo hóa, mở toang ra cho thiếu nữ rước xuân vào.


(Le dernier soir de l’année, fermons les portes du monde, verrouillons-les bien,
pour empêcher les forces maléfiques de faire entrer le démon,
Le matin du jour de l’an, relâchons les serrures de la nature, qu’elle soit grande ouverte, pour permettre à la jeune fille d’accueillir en elle le printemps).

La poétesse fait ressentir avec talent l’atmosphère solennelle, un peu mystique de ce moment sacré où une année se meurt, où l’on attend anxieusement la venue de l’an nouveau. Puis enfin, quand arrive le premier matin, c’est un sentiment d’allégresse qui nous gagne tous. Mais Hồ Xuân Hương est la championne des vers à double sens, à connotation érotique. Quand on perçoit le deuxième sens caché, les vers semblent
soudainement revêtus d’une malicieuse légèreté, en contraste avec la gravité solennelle liée à la première impression.

Mais il n’est nul besoin d’imaginer des constructions astucieuses pour bâtir de bonnes sentences parallèles qui résistent à l’épreuve du temps. La preuve est donnée par Nguyễn Khuyến lui-même. On raconte qu’un jour proche du Tết, un paysan voisin lui rendit visite ; l’homme offrit au lettré un modeste présent en lui demandant deux sentences parallèles destinées à orner son autel familial. Il lui dit respectueusement :
"J’apporte un plateau de bétel pour vous offrir, Maître, et vous demande deux sentences parallèles pour le culte de mes ancêtres". Le lettré répondit : "Eh bien, mon brave, voici toutes faites vos deux sentences parallèles !".

Et le maître écrivit de sa belle écriture :

Đem một cơi trầu sang biếu cụ,

Xin đôi câu đối để thờ ông.


(J’apporte un plateau de bétel pour vous offrir, Maître,
Et vous demande deux sentences parallèles pour le culte de mes ancêtres).

En effet, le grand talent réside souvent dans la simplicité.

Février 2014

Avec l’aimable autorisation de Nguyễn Phước Vĩnh Đào


Association Culturelle et Humanitaire Franco-Vietnamienne

Suivre la vie du site RSS 2.0 | Contact | Plan du site | Cours de langues | Nos interventions | Crédits | Mentions légales |
Service consulaire de l'Ambassade du Vietnam